Un article de Thibaut Drouet
Juste après son élection, le maire Rassemblement National de Carcassonne, Christophe Barthès, a fait décrocher le drapeau européen du fronton de sa mairie, arguant que la souveraineté nationale prime sur les symboles européens. Jordan Bardella propose de faire de même pour l’Elysée et Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée Nationale. Un geste symbolique qui cache une méconnaissance profonde de ce qu’est la souveraineté à l’ère de la mondialisation.

Qu’est-ce que la souveraineté ?
Les nationalistes confondent souvent souveraineté et patriotisme. Si le patriotisme est l’amour de la patrie – ce qui n’est pas incompatible avec l’amour de sa région, l’amour de sa ville ou de l’Union Européenne par exemple – cela n’a rien à voir avec le concept de souveraineté qui désigne la capacité d’un État à s’autodéterminer, à édicter ses propres lois et à les faire respecter sur son territoire.
Au XVIe siècle le théoricien Jean Bodin, évoquait la souveraineté comme « le pouvoir de commander et de contraindre sans être commandé ni contraint » mais également « la souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une République ». Il est important de souligner que ce concept date de près de 500 ans : à une époque où il n’y avait ni internet, ni téléphone et où la mondialisation était plus que limitée. Ce concept de souveraineté synonyme d’Etat puissance est complètement à revoir. On le voit, même la première puissance économique et militaire peut voir son modèle remis en question par quelques mines déposées dans un détroit à l’autre bout du monde.
Pour le philosophe allemand Jürgen Habermas, décédé le 14 mars dernier, la souveraineté ne se réduit pas à une indépendance formelle :
« Dans un monde interdépendant, la souveraineté se mesure aussi à la capacité de coopérer et d’influencer les règles du jeu international. » Jürgen Habermas
Tel est le but de l’Union européenne : par un partage de la souveraineté entre ses membres elle permet collectivement à ceux-ci d’en gagner une plus grande et efficace. C’est du moins la théorie. Voyons d’abord ce qu’il en est de la souveraineté des pays hors de l’Union Européenne :

Est-on plus souverain hors de l’Europe ?
Prenons trois exemples proches de chez nous : la Suisse, le Royaume-Uni et enfin l’Ukraine
La Suisse : souvent citée en exemple par les eurosceptiques, reprenant l’exemple des consultations régulières de son peuple comme une preuve de souveraineté. La Suisse est extérieure à l’Union Européenne. Elle possède néanmoins de nombreux accords bilatéraux avec elle. On pourrait penser qu’elle reste très largement souveraine sur les décisions qui la concerne, et pourtant, de nombreux exemples montrent qu’elle subit les choix des autres pays sans avoir voix au chapitre. Pour exporter vers l’UE (son premier partenaire) elle est obligée de se conformer aux normes européennes. Elle a également dû accepter la libre circulation des personnes dans son pays. Le secret bancaire, qui faisait la singularité et la puissance du secteur suisse, a pris fin en 2009 suite à la pression des États-Unis et du G20.

Récemment, dans sa relation avec les États-Unis de Trump, la Suisse s’est vue en difficulté quant aux négociations de nouveaux droits de douanes ; en août 2025, alors que l’Union Européenne discutait de taxes à +15% sur ses exportations, la Suisse a rapidement été sortie du jeu des négociations par l’administration américaine qui a décidé de lui appliquer des droits de douane à +39%.
Mais c’est aussi l’exemple du Royaume-Uni. Rappelons le, les défenseurs de la sortie de l’UE promettaient un retour en force de la souveraineté nationale. Pourtant allié conciliant des États-Unis, ils n’ont pas pu négocier aussi bien qu’au niveau européen. Trump n’a pas hésité à imposer sa méthode comme c’est souvent le cas pour les pays qui ne sont pas en mesure de « contre-attaquer ». Londres a ainsi accepté des concessions qu’elle aurait pu éviter en restant dans le marché unique. Comme pour la Suisse, l’Europe est un acteur privilégié : un marché de 450 milliards d’euros par an dont elle ne peut se passer. Dès l’annonce du Brexit, le Royaume Uni s’est empressé de demander un accord commercial à l’Europe si possible identique à la situation précédente. Preuve en est que la sortie de l’UE, au lieu de rendre plus souverain, a rendu plus vulnérable.

Et maintenant le cas de l’Ukraine. Sans doute l’exemple le plus frappant du souhait de souveraineté hors de l’Union Européenne. Le peuple ukrainien a voulu décider pour lui-même en s’éloignant du joug de la Russie. Pour acquérir sa souveraineté il a dû prendre les armes. Repousser l’envahisseur ou disparaître. Par sa résilience et son intelligence collective, l’Ukraine est passée de la quasi annihilation à grande nation souveraine. Mais tout cela au prix de lourds sacrifices et d’une volonté hors du commun.
Maintenant l’Ukraine, même amputée d’une partie de son territoire, de sa jeunesse et d’un bon nombre d’infrastructures se retrouve sur le devant de la scène internationale à venir en aide à la plus grande puissance du monde !

La souveraineté des États Unis est, elle aussi, justement remise en cause. La politique brutale, fluctuante et peu réfléchie de Trump est d’attaquer la souveraineté des autres pour assurer celle de son pays. C’est le fameux “Make Américain Great Again ! ”Dans le viseur de Trump, l’Union Européenne, créée selon lui pour « emmerder les États-Unis ». Il essaye par tout moyen de torpiller ce modèle de stabilité en négociant ou en menaçant les pays individuellement. Il n’hésite pas non plus à jouer d’influence voir d’ingérence dans les élections des États en soutenant tel ou tel candidat qui serait plus favorable à fissurer cette unité – comme le Rassemblement National.

Les États-Unis avaient acquis le statut de gendarme du monde. Trump, en fait un grand responsable de l’instabilité planétaire. Et peu à peu ses alliés indéfectibles prennent leurs distances faisant perdre en influence et donc en souveraineté les États-Unis.
Dans ce contexte international tendu, le modèle européen n’est-il pas un exemple à approfondir ?
Le modèle européen de souveraineté partagée
Dans le monde d’aujourd’hui, interconnecté, on ne peut plus être souverain tout seul. Le modèle alternatif à l’Union européenne promis par les partis eurosceptiques est une collaboration entre États. Un système qui a ses limites maintes fois démontrées dans l’histoire moderne. En effet, les relations entre États sont fluctuantes. Les cartes peuvent être rebattues du jour au lendemain : l’allié d’aujourd’hui peut être le concurrent ou l’ennemi de demain et les pays se retrouvent pris dans un jeu de chantage et de défiance sans cesse plus imposant.
Dans cette instabilité internationale, l’Union européenne protège voir même renforce la souveraineté de ses membres. Les traités européens assurent une confiance entre les États qui sont obligés de travailler ensemble puisqu’ils partagent des éléments de souveraineté. De plus, le marché unique de 500 millions d’habitants pèse dans les discussions internationales ainsi que dans le rapport de force avec les conglomérats et les puissants lobbyings.
Lors de nos interventions pédagogiques auprès des jeunes nous réalisons souvent un petit sondage : « qui est le plus fort entre la France et Google ? » L’immense majorité des élèves désigne Google. Mais quand ensuite nous posons la question « qui est le plus fort entre l’Europe et Google (ou toute autre multinationale) ? » ils désignent l’Europe. En effet, nous Européens, avons été capables collectivement de faire respecter notre souveraineté en imposant aux géants de l’Internet de se conformer à nos décisions. C’est l’exemple du RGPD (réglementation sur la protection des données individuelles), le chargeur universel ou juste le droit d’utiliser notre abonnement Netflix ailleurs en Europe (des exemples qui parlent beaucoup aux jeunes…).
Quand maintenant avec eux nous comparons le rapport de force entre l’Europe et la Russie de Poutine, là non plus le débat ne dure pas longtemps : unis nous sommes plus forts et donc plus souverains.
Si l’on reprend la définition de Jürgen Habermas : « La souveraineté se mesure aussi à la capacité […] d’influencer les règles du jeu international » l’Europe est en bonne partie dedans. Les exemples du RGPD ou du chargeur universel se sont imposés de fait comme une norme mondiale. Le soutien à l’Ukraine, pourtant remis en cause par Trump, est resté en vigueur. Et bien sûr l’Euro, cette monnaie longtemps décriée, est maintenant la valeur de référence dans le monde entier. Certes nous pourrions aller bien plus loin car beaucoup de chefs d’États ne sont pas prêts à partager leurs prérogatives sur des domaines comme la fiscalité, la diplomatie ou le militaire. Mais imaginez un peu ce que serait le monde avec une Europe plus intégrée : l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine aurait-elle eu lieu ? Trump aurait-il joué avec nos droits de douanes ? Peut-être serions nous capables d’imposer une taxation minimum aux GAFAM et autres superpuissances commerciales qui contournent allègrement les règles fiscales en vigueur dans nos pays ? La lutte contre le dérèglement climatique serait plus efficace ?
Tant de questions auxquelles il est difficile de répondre dans l’immédiat tant que nous n’auront pas avancé à grand pas vers un modèle d’intégration fédéral.

Conclusion : l’Europe, rempart contre les illusions nationalistes
Le geste du maire de Carcassonne est révélateur d’une vision dépassée et réductrice de la souveraineté. Et cela ne trompe pas. Dans une interview donnée à Cnews (une chaîne pourtant loin d’être pro européenne) ce Maire a été mis en difficulté : il dénonçait le manque à gagner européen, comparant l’argent versé à l’UE versus l’argent reçu. Au final il avoue qu’il n’est nullement question de sortir de l’Europe ni de rembourser les aides perçues (sa commune a touché des millions d’euros pour des projets et à titre personnel il a perçu 300 000€ d’aides de la Politique Agricole Commune). Avec la tribune du Mouvement Européen France signée par de nombreuses personnalités c’est finalement un « bad buzz » qu’a subit ce personnage ce qui est plutôt rassurant.

Mais méfions nous toujours de ceux qui nous rabâchent que la France n’est plus souveraine dès qu’un point les chagrine. La souveraineté va bien plus loin qu’un simple calcul de balance de subvention ou de désaccord sur un élément de réglementation et il serait bien de le rappeler !
Car être souverain ce n’est pas faire ce que l’on veut pour se retrouver obligé de baiser les pieds des autocrates à la tête des grandes puissances
Être souverain c’est bien d’avoir les capacités d’agir sur ce monde !
