La Kirkella

La Kirkella, espoir de la pêche britannique

La pêche britannique devait bénéficier du Brexit, aujourd’hui c’est tout le contraire.

“Terminus! Tout le monde descend!”  ou “Comment le Brexit a laissé l’industrie de la pêche de Hull menacée d’extinction.” Le départ du Royaume-Uni de l’UE était censé re-dynamiser l’industrie de la pêche britannique.  Au lieu de cela, le Brexit a forcé le dernier chalutier hauturier du pays à rester à quai. Le Kirkella, gros navire usine fabriqué en Turquie devait révolutionner la pêche britannique. Sur le Kirkella flambant neuf les marins allaient  pécher, nettoyer, faire découper le poisson en filets et le congeler en un rien de temps. Comme presque toutes les promesses de ceux qui encourageaient à voter pour le Brexit, la Kirkella est un échec. Non seulement les promesses n’ont pas été tenues, mais le navire reste çà quai, c’est une énorme perte financière.

Champagne pour le lancement de la Kirkella

 À 4 heures du matin, le 24 avril 2019, 25 instrumentistes avec leurs cuivres, deux percussionnistes et un chef d’orchestre, entassés dans un autocar à Hull allaient faire le trajet de 200 milles jusqu’à Londres.  C’était un mercredi matin. On s’était demandé  si tous seraient en mesure de s’absenter de leur travail quotidien pour faire le voyage. 

Pêche en eaux britanniquesSept heures plus tard, ils se tenaient sur le quai de Greenwich, alors que la princesse Anne balançait une bouteille de champagne sur la coque jaune imminente du plus récent et du plus grand chalutier spécialisé dans la pêche des corégons au Royaume uni. Le corégon se pêche en Scandinavie et en Russie. Les œufs de ce poisson se vendent comme une délicatesse : le caviar de Kalix a reçu une appellation d’origine protégée.

La Kirkella, portait de grands espoirs

Parmi les gens réunis ce jour là, de nombreuses personnes avaient voté pour le Brexit lors du référendum sur l’UE. Ces personnes pensaient très fort qu’on inaugurerait une nouvelle ère. Un nouvel espoir pour une industrie britannique en déclin depuis des années.  Le Kirkella était le plus grand des deux nouveaux navires construits par la société privée UK Fisheries en 2018, pour un coût total de près de 59 millions de livres sterling. Il allait débarquer du poisson à Hull pour la première fois depuis une décennie. 

L’unauguration s’achève sous une pluie diluvienne.

La princesse Anne exprima l’ambiance optimiste ressenti à quai. Elle  adressa ses félicitations “au propriétaire pour son investissement dans l’avenir de la pêche”.  Alors que la bouteille s’écrasait contre le bateau, les joueurs se sont lancés dans une interprétation à couper le souffle de Hearts of Oak.  Avant même qu’ils aient fini de jouer, se souvient Tony Newiss, un joueur de cornet et président du City of Hull Band, le ciel s’est ouvert et tout le monde a été trempé.

Deux ans plus tard

La scène pouvait laisser présager des difficultés à venir.  Le Royaume Uni s’englue dans les négociations sur les droits de pêche. Ces droits doivent désormais être re-négociés avec chacun des pays dans les eaux desquels il opère. Le dernier chalutier hauturier britannique est inactif, incapable de travailler dans sa zone normale au large des côtes de la Norvège, du Groenland et les îles Féroé.  Le navire a été aveuglé par les répercussions du Brexit. De plus il se retrouve aussi piégé dans la longue histoire du déclin.  Déclin qui remonte aux guerres de la morue du 20e siècle. A cela s’ajoute encore  plus largement  la crise climatique présente.  

Dérèglement climatique

Ceux qui ont une bonne mémoire se souviennent de l’époque où il y avait suffisamment de morue et d’aiglefin pour tout le monde dans les mers autour du Royaume-Uni. Mais le réchauffement des eaux les a poussés vers le nord. Ils se trouvent à présent dans les eaux plus profondes et plus froides des États nordiques.  Par conséquent, à cause des changements dans les stocks de bans de poissons et des querelles territoriales qui en résultent, l’industrie de la pêche d’aujourd’hui ne représente que 0,12 % de l’économie britannique.

Pour la communauté de pêcheurs de Humberside, sur la côte nord-est de l’Angleterre, victime de l’austérité, c’est comme si un accident de voiture au ralenti avait soudainement été accéléré.  Le Kirkella est un navire-usine ultra-efficace qui traite et congèle le poisson qu’il attrape et fournit un filet de cabillaud et d’aiglefin sur 12 consommés dans les magasins de Fish & Chips du Royaume-Uni. 

Le gouvernement britannique a très mal négocié

Lors d’un débat émouvant à la Chambre des communes il y a quinze jours, Emma Hardy, députée travailliste de Hull West et Hessle, n’a pas mâché ses mots.  Lors d’une négociation qui a échoué, a-t-elle déclaré, “le secrétaire d’État à l’Environnement a cédé 8 % du marché britannique des plats de Fish & Chips à emporter aux pêcheurs norvégiens et islandais et a complètement exclu les pêcheurs anglais du marché.  Je soupçonne qu’il y aura des députés des deux partis du parlement qui réfléchiront. Ils verront à quel point il est tragique que le gouvernement n’ait pas pu garder même cette petite partie de notre plat national britannique. »

La pêche : encore une promesse non tenue

Ces déboires embarrassent les Brexiters.  Ils avaient brandi la pêche comme l’arme clé dans la campagne pour quitter l’UE. Ils promettaient que la suppression de la politique commune de la pêche de l’UE, tant vilipendée, libérerait le Royaume-Uni . Ainsi le gouvernement  pourrait négocier et voguer vers un avenir   avantageux . Cela ne s’est pas concrétisé. Moins d’une semaine après les derniers, pourparlers le gouvernement négociait à nouveau.

Accord avec la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein

Ils se  vantaient d’un nouvel accord commercial avec la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein.  Cet accord a apporté de bonnes nouvelles pour l’industrie fromagère du Royaume-Uni. Il a également porté sur les exportations norvégiennes de crevettes, mais ne parlait pas  du tout de changement sur les quotas de pêche. « Haut les coeurs! Nous commençons tous à comprendre qu’ils se moquent bien de nous », a déclaré un observateur éclairé. « Il y a beaucoup de fumée et de miroirs aux alouettes. Cela permet à la Norvège d’exporter plus facilement son poisson. Si les industriels britanniques qui transforment le poisson tire un profit quelque part,  ce ne sera pas parce que les navires britanniques capturent plus de poissons. L’accord ne mentionne pas les quotas et les pêcheurs de Hull n’en tireront aucun avantage.

Membres d’équipage de la Kirkella, jeunes ou vieux

Les membres d’équipage de la Kirkella, Charlie Waddy et Jon Dixon sont dans l’impasse. Ils ne peuvent que rester à la maison en attendant que le téléphone sonne.  Waddy, qui est second sur la Kirkella, remarque avec regret que ce n’est pas un problème pour lui : il pêche depuis 47 ans et envisage de prendre sa retraite l’an prochain pour passer plus de temps avec sa femme. Il a passé sa vie, souvent séparé d’elle,  alors qu’il travaillait en mer pendant au moins six mois par an.  Mais Dixon, lui,  n’a que 31 ans, avec une famille à charge.  Les deux hommes vont en mer depuis qu’ils n’étaient guère plus que des enfants eux-mêmes. Ils sont issus de familles dont la vie a été liée depuis des générations, pour le meilleur ou pour le pire, à l’une des industries les plus dangereuses au monde.

Dures vies de pêcheurs

L'équipage de la KirkellaWaddy n’avait que trois ans lorsque son père s’est noyé, l’un des cinq membres d’équipage à avoir disparu de l’Arctic Viking lorsque le bateau a coulé à 16 milles au large de Flamborough Head en octobre 1961. L’accident a laissé sa mère se battre pour élever seule ses sept enfants, mais deux de ses cousins ​​étaient pêcheurs alors, quand il avait 10 ans, ils l’ont emmené en Islande pour l’été plutôt que de le laisser se balader sur les quais. 

Difficile de se reconvertir

À la fin de son adolescence, il pêchait de son propre chef.  Il a brièvement envisagé de troquer la vie marine contre un travail à terre en tant que pompier. Après,  il s’être fasciné par les protocoles de lutte contre les incendies alors qu’il étudiait pour passer le brevet de maître d’équipage. Mais il a été radié à cause de son casier judiciaire car condamné à  l’âge de 12 ans pour intrusion sur un quai.  Il y a eu sept Kirkella au fil des ans, dit-il. Waddy a travaillé sur les trois derniers d’entre eux.  Le mur de son salon est décoré de photographies en noir et blanc de 40 des navires sur lesquels il a servi.

Marins pêcheurs issus de milieux difficiles

Lorsque le père de Dixon est également mort en mer, bien que de causes naturelles, Waddy a pris le jeune homme sous son aile, l’incitant à étudier pour obtenir les qualifications qui lui permettraient de gravir les échelons.  “Une grande partie de l’équipage vient de milieux difficiles, comme moi, toujours sur le quai en train de jouer”, explique Waddy.  “Alors j’essaie de persuader les plus jeunes d’obtenir leurs certificats car cela leur donnera une solution de repli s’il n’y a plus de pêche.”  Dixon est actuellement second et est sur le point de repasser une partie de son examen de skipper.  “Je n’ai aucun problème avec la navigation et le côté technique, mais je n’ai jamais été très bon à l’école donc le côté écriture est difficile”, dit-il.

Deux équipages tournants à bord du Kirkella

Deux équipages tournants de 34 personnes travaillent à bord du Kirkella. Ils effectuent des sorties en alternance qui durent environ six semaines.  Tous sont embauchés en tant que pêcheurs à la part. Cela qui signifie qu’ils sont techniquement des travailleurs indépendants, payés par une  partie des prises qu’ils rapportent.  Ils gagnent bien leur vie, mais le travail est dur. 

Météo et risques en mer

Une sortie de pêche n’a rien de prévisible. La météo, les dysfonctionnements du matériel technique ou simplement la localisation du poisson peuvent affecter la durée d’une sortie en mer. En effet,  un bateau restera simplement en mer jusqu’à ce qu’il ait terminé sa capture de 780 tonnes de cabillaud et d’aiglefin .  Chaque pêcheur a une histoire à raconter sur une échappée belle.  Dixon a été traîné par-dessus bord à l’âge de 18 ans, lorsqu’un câble s’est enroulé autour de sa jambe.  Mais bien que le meilleur moment de chaque voyage soit quand un bateau a terminé sa pêche et peut rentrer chez lui, il dit : « C’est une vie fantastique ;  il n’y a rien que je préfère faire. ”

Marins condamnés à l’inactivité

Dans une année normale, Dixon ferait trois voyages, mais il est coincé à la maison depuis septembre.  “Nous nous sommes serré la ceinture, en nous assurant d’avoir assez pour payer les factures et mettre de la nourriture sur la table pour les enfants, et ce n’est pas seulement moi mais tout l’équipage.” Au début de la pandémie au printemps 2020, explique Jane Sandell, directrice générale de UK Fisheries, la société a pris la décision difficile de renvoyer le Kirkella directement pour un double voyage plutôt que de changer d’équipage.  Ils ont manqué de lait et de sachets de thé et ont dû commencer à rationner leur nourriture, « mais nous avons eu raison de le faire, car cela signifiait que nos hommes étaient dans une bulle, alors qu’il y avait des bateaux de peste venus de Pologne et de France ».

Cet article va paraître en 3 parties, ceci est la première des trois parties.

A consulter également :

Brexit : les preuves s’accumulent

Articles de journaux

La Kirkella – The Guardian

Le Monde – Accord UE – Royaume Uni

Vidéos

Fureur de la pêche: la Norvège mène une rébellion côtière contre le Royaume-Uni

“All of us fishermen voted for Brexit. Did we make a terrible mistake?”

Look North Interview ‘The Kirkella’ – Karl Turne

Témoignage d’un pêcheur britannique :“La Kirkella n’a pas répondu aux immenses espoirs des Brexiters.  On voit bien que le gouvernement britannique n’a pas réussi à négocier des quotas de pêche suffisants. Je ne les laisserai pas nous trahir. Je continuerai à me battre au nom de mon équipage qui travaille dur et des gens d’East Hull.”

 

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